Archives Mensuelles: juin 2011

Facebook pour les intellos

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Vous connaissez sans doute des gens qui pensent ce qui précède. Grincheux, va ! Vieux jeu ! Bachi-bouzouk !

Pourquoi ne pas prendre Facebook par l’autre bout de la lorgnette ? C’est ce que fait Hubert Guillaud dans le blog d’InternetActu. Ainsi pris comme objet d’étude sociologique, voire anthropologique, Facebook devient tout autre chose : il se constitue en nouveau lieu du bavardage et joue à ce titre un rôle social. Avec tout de même un autre paradigme que celui de la sacrosainte vie privée : « Que l’internet permette de publier un message qui ne dit rien d’intéressant, c’est ça qui est intéressant », comme le dit en retournant les choses le psychologue Yann Leroux.

Lisez donc Comprendre Facebook : le rôle social du bavardage pour vous faire une autre idée de Facebook et ne pas avoir l’air d’un vieux con.

Dessin : Obion


Le jazz millimétré

Quel bonheur que le jazz millimétré de Duke Ellington et son orchestre. Mood Indigo, Sophisticated Lady, It Don’t Mean a Thing et Don’t Get Around Much Anymore se succèdent ici dans un medley extraordinairement bien huilé.

Quatre standards comme seul le jazz en a le secret, quatre pièces comme seul le Duke fait swinguer.


Bas la jupette !

Projet_daffiche_presidentielle_2012

Je venais de terminer la lecture d’un article super intéressant sur la jupe (la jupe pour femmes, la jupe pour hommes, le pantalon pour hommes, le pantalon pour femmes…), dans lequel on parlait –notamment– de « la dissymétrie qui veut que la femme masculinisée, bien qu’en état de transgression, s’élève dans la hiérarchie, tandis que l’homme efféminé s’avilit », lorsque je suis tombé sur l’image ci-dessus, qui n’a pas vraiment grand chose à voir, mais quand même.

Gros éclat de rire, bien évidemment, en découvrant que les jupettes de mesdames Martine Aubry et Ségolène Royal étaient joliment tombées, tandis que le pantalon de Dominique Strauss-Kahn s’était, lui, franchement évaporé (comme de juste).


Le siècle de Sartre, j’y étais (en partie)

Jean-Paul Sartre

Égaré

Entre 1970 et 1974, Jean-Paul Sartre s’est confié à John Gerassi dans une série d’interviews, maintenant édités chez Grasset. Chemin faisant, il nous donne l’exemple d’une belle suite d’égarements intellectuels qui furent (peut-être) aussi les nôtres… Car j’y étais aussi, au siècle de Sartre, du moins en partie. Et de ces égarements-là, soyons honnêtes, j’en ai eus aussi. La bande à Baader, par exemple, en cette période troublée des années 1970, le Cambodge même…

Alors, avant de jeter la pierre à Sartre, comme d’aucuns se plaisent un peu vite à le faire, interrogeons-nous sur le pourquoi et le comment de ces égarements. Et, dans la foulée, questionnons-nous sur nos possibles égarements contemporains: Saddam Hussein, Kadhafi, Chávez (de quelque côté que l’on se trouve d’ailleurs) pourraient bien être sources d’égarements semblables.

Car c’est l’histoire qui se fait devant nos yeux qui a vocation à nous égarer.

Se taire alors? Ou prendre le beau risque de se tromper?

Pour mieux resituer la question, revoyons avec Michel Onfray la trajectoire politico-intellectuelle de Sartre telle qu’elle apparaît dans les interviews de John Gerassi (article publié dans Le Monde du 5 juin 2011).

Les éditions Grasset ont la bonne idée de publier les entretiens donnés par Jean-Paul Sartre à John Gerassi entre 1970 et 1974. Ces dizaines d’heures d’échanges constituent un document implacable sur le philosophe de Saint-Germain-des-Prés. Ces cinq cents pages se suffisent, en voici quelques pépites.

Sartre avoue ne s’être jamais senti coupable de rien durant toute sa vie ; il confesse avoir été dépressif avant-guerre et s’être fait suivre par des crabes auxquels il parlait dans la rue ; l’expérience de la mescaline puis une consommation d’amphétamines aggraveront les choses ; de façon récurrente, il insulte le général de Gaulle tour à tour "maquereau réac", "merde", "crétin pompeux", "monstre", "foutu salaud", "porc". L’insulte est régulière, Malraux est lui aussi un "porc" et ses travaux sont "de la merde". Il utilise cinq fois le mot "trahison" pour caractériser le remariage de sa mère avec un beau-père haï, honni, et… "gaulliste jusqu’au bout des ongles" ; avant ce funeste jour dans sa vie, le philosophe couchait dans la chambre de sa mère. Il parle de l’insincérité de Beauvoir dans ses Mémoires (on y voit en effet un Sartre "évadé" du stalag, alors qu’il a été libéré, peut-être par intervention de Drieu la Rochelle). Elle signale qu’il n’a écrit qu’une fois en juin 1941 dans Comoedia, une revue collaborationniste, avant de comprendre son erreur, alors qu’il y publie un hommage funèbre à Giraudoux ("antisémite et défenseur de Hitler en 1939" – lire Pleins pouvoirs) le 5 février 1944, etc. Sur sa compagne nécessaire, il ajoute que son livre hagiographique de la Chine maoïste, La Longue Marche, a surtout été écrit en bibliothèque, plus à partir de livres et d’articles que de constats effectués sur place…

Politiquement : Sartre avoue n’avoir pas compris le nazisme en 1933, alors qu’il vivait en Allemagne ; il dit n’avoir pas voté en 1936 et regardé les défilés du Front populaire avec indifférence ; il signale qu’il a défendu l’intervention en Espagne, pourvu qu’on ne lui demande pas d’y participer concrètement ; il a justifié le pacte germano-soviétique ; il a été apolitique au stalag, précise qu’il n’a causé aucun désordre dans le camp, mais qu’il faisait de cette docilité… une "forme d’engagement" ; il dit qu’en 1947 il n’est toujours pas politisé. Il compagnonne ensuite avec les violences révolutionnaires du siècle : il soutient l’URSS, les pays de l’Est, la Chine de Mao, il minimise les victimes de la Révolution culturelle et doute qu’elle ait pu en entraîner ; il publie dix-huit articles favorables à Castro ; il réitère la légende d’une rupture avec le PCF après Prague, mais regrette que le Parti communiste français n’ait pas pris le pouvoir en mai 68 ; il prétend qu’en mai de Gaulle a demandé à Massu de prendre le pouvoir ; il écrit sur Daniel Cohn-Bendit : "Il était loin d’être brillant. Je ne l’aimais pas tellement" ; et sur Raymond Aron : "De toute évidence, il est totalement, complètement, systématiquement de deuxième ordre, fondamentalement c’est un con et un imbécile." Il célèbre l’illégalisme révolutionnaire et fait l’éloge du "bain de sang" pour des raisons politiques ; à propos de Cuba, il extrapole une théorie générale du gouvernement par la terreur : "Pour réussir, une révolution doit aller jusqu’au bout. Pas question de s’arrêter à mi-chemin. La droite utilisera toujours la terreur pour lui barrer la route, donc la révolution doit recourir à la terreur pour l’arrêter." Il légitime et justifie l’usage de la peine de mort pour des raisons politiques ; il soutient les attentats terroristes des Palestiniens en 1972 : "Les Palestiniens n’ont pas d’autre choix, faute d’armes, de défenseurs, que le recours au terrorisme. (…) L’acte de terreur commis à Munich, ai-je dit, se justifiait à deux niveaux : d’abord, parce que tous les athlètes israéliens aux Jeux olympiques étaient des soldats, et ensuite, parce qu’il s’agissait d’une action destinée à un échange de prisonniers."

Il défend la "bande à Baader" : "D’un point de vue moral et révolutionnaire, les enlèvements et les meurtres d’industriels allemands commis par le groupe sont absolument justifiés", et ceci : "Le groupe Baader-Meinhof se conduisait tout à fait bien. Ils n’ont jamais tué un seul innocent. Ils traquaient les porcs vicieux à l’intérieur de leur société, et les colonels américains qui rampaient devant eux" ; il fait de Claude Lanzmann "un bon bourgeois" qui "chante les louanges d’Israël" sans voir "ce qui arrive aux pauvres Palestiniens, chassés de leur terre, leurs maisons saisies sans indemnisation, leurs enfants chassés des écoles, harcelés du matin jusqu’au soir, battus par des étrangers armés jusqu’aux dents. Lanzmann voit les Israéliens comme des victimes de l’Holocauste. Et pour lui quiconque critique la politique israélienne est antisémite. Point". Il légitime le "revanchisme" comme fondement de la justice populaire : "L’idée de vengeance est une idée morale." Il défend Kim-Il-Sung, le dictateur nord-coréen ; il affirme que ne pas écrire contre la répression de la Commune, c’était se faire le complice des Versaillais puis, parlant de Goncourt et Flaubert, qu’"on aurait dû les abattre" – sans préciser qu’il n’écrivit pas contre l’occupation allemande et qu’on n’a pas intérêt à relire aujourd’hui Paris sous l’Occupation ("Situations", III), un texte de 1945 qui manifeste plus d’empathie pour les officiers allemands, tellement aimables qu’ils "offraient, dans le métro, leur place aux vieilles femmes, ils s’attendrissaient volontiers sur les enfants et leur caressaient la joue", que pour les aviateurs alliés qui mettaient la sécurité des civils en question. Le philosophe trouve qu’en entretenant leurs locomotives pour qu’elles soient en état de marche, d’une certaine manière, les cheminots collaboraient : "Le zèle qu’ils mettaient à défendre notre matériel servait la cause allemande"

La conclusion de Gerassi à ce livre d’entretiens est la suivante : "Sartre n’est pas seulement le plus grand moraliste de ce siècle. C’est également son plus grand prophète." Sans commentaire…

Michel Onfray, philosophe
Jean-Paul Sartre et Che Guevara

Jean-Paul Sartre et Che Guevara (1960)


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